La République et l’Église en dialogue…

A la demande du Président de la République, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, Président de la Conférence des Evêques de France, a exprimé dans un texte intitulé « le matin, sème ton grain » quelques propositions pour l’avenir de notre société et aussi de l’humanité.

Nous portons à votre réflexion quelques extraits de ce texte pour l’après Covid 19.

Cette épidémie fait ressortir tout à la fois que notre humanité reste fragile, inextricablement liée à un univers qu’elle ne maîtrise pas entièrement et que nos sociétés contemporaines sont extraordinairement sophistiquées, au point de pouvoir arrêter presque d’un coup tout transport et une grande part de l’activité humaine à la surface de la planète.

Les quatre aspects que je présente à la réflexion générale peuvent être exprimés en quatre mots : mémoire, corps, liberté, hospitalité. Je les présente en espérant servir ainsi à une unité nationale plus forte. Elle est nécessaire pour avancer dans l’avenir avec nos meilleures ressources.

Mémoire

De nombreux côtés, on entend qu’il faudra garder la mémoire de ce qui s’est passé, pour tirer les leçons de ce moment de l’histoire humaine, avec l’espoir qu’une telle crise ne se produise plus. Il convient de se souvenir aussi de l’effort des soignants de toutes catégories qui ont accompli leur métier avec compétence mais aussi avec générosité, dans des conditions que rien ne laissait prévoir et qui, en certains lieux, même en nos pays occidentaux, ont été dangereuses. La mémoire collective ne doit pas oublier non plus celles et ceux qui ont permis à nos pays de survivre, souvent des métiers considérés comme de « petits métiers », peu estimés et mal payés, qui se sont révélés indispensables tandis que des métiers plus prestigieux ont pu s’interrompre ou suspendre leur mode d’exercice sans grande perte pour la vie concrète.

Retenons que certains parmi nous ont dû exercer leur métier avec un risque vital qui n’y était pas prévu. A part les soldats, les pompiers et les policiers, nos sociétés se sont organisées pour que l’immense majorité puisse exercer sa profession sans mettre sa vie en danger

Comment garder mémoire de ce qui a été découvert ainsi, quand les philosophes, les sociologues, les spirituels depuis des décennies attirent l’attention sur l’accélération constante du temps et rappellent sans grand succès la nécessité pour l’être humain de se poser, de goûter l’instant présent, de vivre l’intensité du temps au lieu de se laisser happer par le rythme frénétique de la consommation et de la production ?

Comment garder mémoire aussi de ceux et de celles pour qui ce temps suspendu a été douloureux ou impossible, à cause des deuils, du chagrin, de l’inquiétude, à cause de la trop grande promiscuité, de la violence… ?

L’expérience des semaines a été malheureuse ou douloureuse pour ceux et celles qui se trouvaient trop seuls ou qui ont été malades, mais aussi pour ceux et celles qui étaient mal logés ou qui se sont trouvés trop nombreux dans des logements trop petits. En interrogeant autour de nous, nous constatons, en simplifiant un peu, pas mal d’angoisse dans les zones urbaines, et plutôt de la tranquillité intérieure dans les zones rurales.

Dans cet esprit, le mémorial de l’épidémie ne doit être ni un musée ni une journée du souvenir de plus. Il doit être construit dans deux directions :

• En entamant la réflexion nécessaire et en choisissant les investissements indispensables pour que chacun puisse avoir un logement digne, qui puisse lui être une demeure. I

• En instaurant un vrai repos dominical qui soit un repos des personnes mais aussi des villes, de la terre.

Corps

La maladie est une atteinte au corps et par là à l’esprit. Toutes les ressources du corps social ont été mobilisés pour venir au secours des corps menacés. Tout a été mis en oeuvre, sans considération de coût, pour éviter que les corps soient atteints et pour venir au secours de ceux qui l’étaient. Il y a eu deux aspects dans cette mobilisation générale.

Un aspect actif : les énergies ont été orientées vers un but unique. Le résultat bénéfique en a été que notre système de santé s’est brusquement simplifié et unifié pour se concentrer sur cette épidémie-là et mener la guerre de la manière la plus efficace possible.

Un aspect négatif : la grande majorité du corps social a été confiné. Le confinement est une arme ancienne en matière de lutte contre les épidémies

Après un temps de stupéfaction devant les nouvelles effrayantes venues d’Alsace-Moselle, est venu, m’a-t-il semblé, un temps où nous avons craint collectivement d’être victimes du virus et craint d’en être porteurs pour les autres. Ces deux craintes, bien différentes, ont convaincu les Français de respecter strictement les règles du confinement et même, en plus d’un lieu, d’en faire plus qu’il n’était nécessaire. Chez les chrétiens cependant, ces deux craintes se sont combinées avec la découverte de la possibilité de vivre sérieusement le Carême et intensément la Semaine Sainte, ce qui a donné au confinement une signification inattendue et bienvenue, plus riche que la seule nécessité d’éviter la propagation de la maladie et de la mort ; les Juifs ont vécu sans doute une expérience similaire dans les fêtes qui ont jalonné ces semaines et les Musulmans pendant le Ramadan qui a été vécu avec sérieux et dans le respect des mesures sanitaires prises.

De cette mobilisation, trois questions émergent :

• Quelle relation entre le corps social et le corps individuel voulons-nous instaurer ?

• Quel est ce corps que nous voulons préserver, guérir ou sauver ? Plus simplement, de qui est-il le corps ?

Comment prend-on en compte la personne que l’on rencontre dans ce corps, qui se reçoit et se donne en ce corps ?

• Que signifie la mort pour nos sociétés ?

Liberté

La question de la liberté de culte dans une société démocratique où l’État se veut le garant des libertés s’ajoute aux questions nombreuses que la gestion d’une crise sanitaire fait surgir quant au respect des libertés. Il ne s’agit pas pour nous de nous plaindre des restrictions imposées, mais de relever que l’État court toujours le risque de ne pas prendre les citoyens pour des personnes responsables. Pour ma part, je vois là une tentation constante de toute structure d’autorité, une tentation qui appelle de l’État comme de toute autre structure d’autorité un constant examen pour ne pas s’y laisser prendre.

L’État, s’il veut vraiment non seulement garantir la liberté politique mais s’il veut servir la liberté intérieure de chaque personne, doit se méfier de lui-même et des moyens qu’il peut mobiliser. Il doit veiller à valoriser les corps intermédiaires tout en les rappelant à leurs responsabilités.

Hospitalité

L’espérance ultime des chrétiens peut s’exprimer de diverses manières. Elle est notamment que tous les humains, dans leur nombre immense et dans leur extraordinaire diversité, à travers le temps et l’espace, sont appelés à vivre éternellement en communion, chacun étant un reflet de la bonté, de la beauté et de la grandeur de Dieu. Nous, chrétiens, savons qu’une telle vision ne se réalisera que par-delà la mort, qu’elle ne peut advenir vraiment dans notre condition terrestre où nous restons par trop d’aspects opaques les uns aux autres. Nous croyons qu’elle ne peut se réaliser que grâce à ce que Dieu a fait en Jésus de Nazareth, mort et ressuscité. Je tire de cette espérance l’assurance que tout mouvement social vers davantage d’unité et de compréhension entre les êtres humains prépare ce qui adviendra pour toujours tandis que ce qui divise et oppose n’aura pas le dernier mot de l’histoire humaine, quels que puissent être ses succès d’un moment. Plus simplement, il en résulte que la figure de l’humanité accomplie est celle de l’hospitalité mutuelle.

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